Agadez et le massif de l'Aïr 2001

Niger, Aïr, ciel, © Louis Gigout, 2001
Au bout de la patience, il y a le ciel.
Proverbe touareg du Tassili N'Ajjer
 


Franck, François, Jean, Guillaume, Aleth, Florence et Anaïs. Ainsi s'appellent mes compagnons voyageurs. À 8 heures, le soleil est déjà haut alors que le ciel est par endroit voilé. C'est le moment de lever le camp. Il reste encore dans l'air une fraîcheur tenace, mais les rayons du soleil sont d'une douceur exquise. Les nuits, en revanche, sont froides et la température tombe en dessous de zéro. Je n'ai dormi que par intermittence. Je pourrais tout aussi bien dire que je n'ai pas dormi du tout tant il est difficile d'apprécier ces instants de basculement du sommeil dans l'éveil et inversement. Nous dormons à la belle étoile, chacun de son côté, à l'écart les uns des autres. Nous avons le désert pour chambre, les dunes pour matelas, le ciel étoilé comme toit et un vent léger prodigue en caresses comme compagne. Tout cela serait parfait s'il faisait un peu moins froid. Je me tourne et me retourne, mal à l'aise dans mon sac de couchage. Je compte les étoiles.


Niger, Aïr, © Louis Gigout, 2001
Le campement.

Niger, Aïr, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, © Louis Gigout, 2001
Prêts pour le départ quand tout le monde sera debout.


Nous sommes arrivés mardi 2 janvier 2001 à Agadez aux environs de 6 heures. Survol de la petite ville du désert alors que les premières lueurs de l'aube colorent l'Orient. Curieuses géométries orthogonales répétées mille fois à l'identique des petites maisons touarègues : un mur d'enceinte en banco, une cour avec deux ou trois tentes rondes à couverture d'herbes tressées, une pièce dans un angle. Outre ces murs et le minaret si caractéristique de la mosquée, il n'y a pas de relief. Le désert pénètre jusqu'au cœur de la ville, dans les cours des maisons touarègues et dans les rues poussiéreuses. Des loupiotes blanches donnent à l'ensemble une allure délicate de lointaine Palestine. Est-ce bien là la ville où je m'étais arrêté dix ans auparavant ? Elle me paraissait si étendue et je ne me souvenais plus d'y avoir vu un aéroport situé au bout de l'une de ses deux avenues. Je venais de Zinder et m'apprêtais à passer en Algérie, avec un plaisir exalté par l'icône indélébile d'une paire d'yeux noirs rieurs encadrés de boucles folles et l'espérance d'un secret dévoilé. Combien de jours étais-je resté, ici, attendant que les autorités hostiles du consulat algérien veuillent bien me délivrer un visa ? Je me souvenais qu'il m'avait fallu faire l'aller et retour à Arlit afin d'obtenir une "lettre verbale" du Consul français qui m'avait alors demandé de rédiger un engagement par lequel je dégageais mon pays de toute responsabilité pour les risques que j'encourais. La rébellion touarègue commençait. Elle allait durer plusieurs années. J'étais d'abord descendu à l'hôtel Sahara. Un hôtel glauque, un couloir menant à des chambres-cellules aux murs aveugles. Un bar fréquenté par des putes ghanéennes. Puis j'avais rencontré Hadad, un forgeron touareg qui m'avait offert l'hospitalité dans l'une de ses tentes situées dans une cour telle que celles que je pouvais voir de l'avion.

L'aéroport est modeste. L'avion charter arrive et repart chaque semaine de Paris. J'avais déjà fait connaissance avec Anaïs qui fait partie du groupe. Étudiante, 22 ans, elle a vécu en Allemagne et aux Pays-Bas. Elle est brune, boucles anglaises, yeux rieurs, quelque chose d'une Italienne, gentiment naïve. J'étais content qu'elle soit là pour donner prise à mes fantasmes. Nous débarquâmes. Brouillonne vérification des papiers, cohorte frondeuse des vacanciers excités, taxe informelle pour ceux qui n'ont pas le carnet de vaccination, semblant de fouille des bagages. À ceux qui râlaient, un militaire implacable disait : "Eh vous-là ! Vous ne pouvez pas passer comme ça ! Il faut que nous vérifiions tous les bagages. En France aussi, on vérifie les bagages, non ?" Des hommes en habits touaregs formaient une haie d'honneur vers la sortie. Ils brandissaient des pancartes où était écrit le nom de voyagistes. C'était la première fois que j'utilisais les services d'une agence de voyage. Cela ne me plaisait pas mais comment faire autrement quand on veut marcher dans le désert et que l'on ne dispose que de quelques jours ? Pas question pourtant de cesser de revendiquer que la meilleure manière de voyager c'est de le faire par ses propres moyens et de se passer des services d'accompagnateurs.

Avisant un Targui qui brandissait la pancarte de l'agence Nomade, j'allai à la rencontre de ceux qui m'accompagnent dans les dunes. Franck, 25 ans, employé chez Nomade, n'est pas là en tant qu'accompagnateur mais pour connaître le circuit. François est médecin à Rennes. Il s'est décidé à venir à la toute dernière minute. Il connait déjà un peu l'Afrique, le Mali surtout, pour y être venu dans le cadre de missions sanitaires, comme logisticien. Jean, 35 ans, est photographe. Il est là professionnellement, pour le compte d'une revue de voyage. Guillaume l'accompagne comme rédacteur de l'article. Aleth, 45 ans, est avocate d'affaire. Florence, 30 ans, est dans le négoce. Nous retrouvâmes ceux qui allaient être nos chauffeurs et nous embarquâmes dans deux 4x4. Petit-déjeuner dans un restaurant de la ville et achat du chèche qui nous protégerait du sable et du soleil. Le business commençait. Normal, nous étions des touristes. Après un passage rapide par le bureau de Dunes Voyages, organisateur local des circuits, nous prîmes la route goudronnée d'Arlit (c'était en Citroën CX que j'avais fait le voyage d'Arlit en 91, à fond la caisse, avec un Nigérien de Niamey qui travaillait dans l'uranium) sans voir grand chose d'Agadez que des rues poussiéreuses et des murs gris. J'ai néanmoins eu le temps de retrouver l'atmosphère du lieu, commune à Zinder, à Kano, au Nord du Nigéria. Il y avait bien sûr le minaret de la vieille mosquée construite au quatorzième siècle par Younous, le sultan venu d'Istanbul. Ce minaret est l'emblème du Niger. Mais je ne reconnaissais pas les rues et les maisons. Il me semblait que les hommes en chèche et gandoura brodé n'étaient pas aussi nombreux. Hadad, lui, en tout cas, dans le minuscule atelier dans lequel il travaillait avec ses frères, revêtait alors un costume beaucoup plus modeste. Était-ce pour se conformer à une image attendue par les touristes ou bien pour bien affirmer une identité et une culture, revendication à l'origine des rebellions des années 90, que les hommes portaient désormais le costume traditionnel ?

Nos accompagnateurs sont au nombre de trois. Deux chauffeurs et Al Khasoum qui est le guide en chef et cuisinier. Nous avons quitté la route asphaltée d'Arlit après 200 km pour suivre une piste approximative qui s'enfonce dans le massif de l'Aïr, transition entre Sahel et Sahara formée d'un succession de gigantesques blocs de roches noires, de lacs caillouteux, paysages de destruction, de désolation, de séisme, de catastrophe. Granitique hérissé de restes volcaniques, c'est un paysage dur d'une magnifique austérité à l'image du peuple touareg dont il est le royaume. Le Hoggar, sans doute, en est le prolongement plus au nord, en terre algérienne. Nous avons passé une première nuit avant d'atteindre Iferouane, petit centre administratif situé au nord du massif. Un bâtiment colonial désaffecté existe encore, à moitié en ruine, où l'on croit sentir l'odeur de l'encre et des pupitres mêlée à celle de la transpiration et de l'ennui.




Mercredi. Un chamelier et ses deux dromadaires se sont joints à notre petit groupe. Nous laissons l'Adrar Tamgak et le puits de Terzizek pour pénétrer le sanctuaire dunaire des addax, les antilopes du désert. Les chauffeurs nous laissent avec Al Khasoum et le chamelier avec ses bestioles à la lippe arrogante. Elles consentent cependant docilement, mais avec un grand détachement, à porter nos bagages, notre réserve d'eau, avançant d'un pas tranquille et constant, grappillant à l'occasion leur improbable nourriture entre les épines des acacias. Nous marchons. Tantôt en compagnie de l'un ou de l'autre. Tantôt seul. Chacun à son rythme. C'est aussi bien comme ça. Il n'y a pas de grande gueule dans le groupe. Pas de hâbleur ni de râleur. Chacun est, semble-t-il, d'assez bonne composition. Les trois plus âgés (Aleth, François et moi-même) se retrouvant généralement devant. Jean fait son travail de photographe, posté sur une hauteur, fixe avec ses objectifs monstrueux les gestes de nos accompagnateurs préparant les repas, le rituel du thé, le feu. Son humour mordant, un mot soufflé entre deux échanges, sa manière de se moquer sans méchanceté du ridicule, nous aident à vivre les instants de réunion dans un esprit libertaire et joyeux. 


Niger, Aïr, dromadaire, Touareg, © Louis Gigout, 2001
Le chamelier et ses dromadaires enchantés.

Niger, Aïr, dromadaire, Touareg, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, ciel, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, Anaïs, dromadaire, © Louis Gigout, 2001
Anaïs s'essaye au pilotage du "vaisseau du désert".


Jeudi. Nous traversons les grandes dunes des ergs Tbet, Illakane et Ifiniyane. Mes compagnons ont la tête enveloppée dans leur chèche à la mode touarègue. Gêné d'avoir ce voile devant la bouche, je me suis moi-même arrangé la coiffe à la manière d'un turban. Un dromadaire dont une des pattes avant est coupée à la hauteur du genou erre douloureusement dans les dunes. Un débat nous agite avec François. Vaut-il mieux, pour rétablir l'équilibre de la pauvre bestiole, sectionner l'autre patte de devant à la même hauteur où alors, compte tenu de la déclivité des dunes, la patte arrière située du même côté ? Le chamelier, consulté, tranchera : il faut lui couper les trois autres pattes. Il y a parfois des oiseaux. Des petits, noirs et blancs, sortes de pinsons des sables, des plus gros, noirs, croassant, du genre corneille. Lorsque nous étions en 4x4, passant près d'un village, un chien nous a suivis longuement, aboyant et cherchant à mordre les roues, avant de renoncer. À Anaïs, qui s'extasie et s'exclame à propos de tout et de rien, Al Khasoum a déclaré : "Ce n'est rien. Il vient chercher sa monnaie !" Et de raconter alors la fable suivante : "Un chien, une gazelle et un chameau voyageaient ensemble en taxi-brousse. Avant de prendre la route, il avait fallu payer le chauffeur. Le chameau avait donné juste l'argent qu'il fallait. La gazelle, qui n'avait pas assez, avait donné moins. Le chien, qui n'avait pas la monnaie avait donné plus. Depuis ce temps-là, quand ils voient passer un véhicule, la gazelle s'enfuie de toutes ses pattes, le chameau le regarde passer avec indifférence. Le chien, lui, courre après le véhicule tant qu'il peut en aboyant…"


Dans le vrai désert, même les chacals
Ne peuvent survivre.
On n'y trouve que des addax et des fennecs,
Ces animaux créés par Dieu
Pour rappeler à l'homme
Ses propres limites.
Sidati Ag Scheik.


Niger, Aïr, dromadaires, © Louis Gigout, 2001
Les dromadaires n'ont pas peur des épines. Leur estomac est en béton.

Niger, Aïr, dromadaires, © Louis Gigout, 2001
Et ils chantent leurs beaux chants désolés.

Niger, Aïr, dromadaires, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dromadaires, dunes, © Louis Gigout, 2001
Méditation.

Niger, Aïr, dromadaires, dunes, © Louis Gigout, 2001
Le dromadaire trijambiste.

Niger, Aïr, © Louis Gigout, 2001
Voyageur solitaire.

Les 4x4 nous rejoignent aux bivouacs en fin d'après-midi. Les Touaregs forment un groupe distinct, préparant le feu et le repas, dînant ensemble. Étrange conversion pour ces guerriers, ces pilleurs, ces coureurs de désert, ces frugaux fomenteurs de querelles et de razzias, cultivant, selon Théodore Monod, une poésie qui reflète avec fidélité les conditions mêmes dans lesquelles doit se dérouler l'existence du monde, aujourd'hui porteurs d'eau pour hommes blancs assoiffés de mirages. Ils ont rengainé leur sabre mais continuent de le porter, élégamment, à la ceinture. "Abandonnés de Dieu", tels les ont désignés les Arabes. Eux-mêmes se désignent sous le vocable Kel Tamasheq : "Ceux qui parlent la langue tamasheq". Même dualisme patronymique chez ces autres nomades que sont les Tziganes/Roms. Faire du business avec les touristes permet aux Touaregs d'en tirer un bénéfice substantiel sans rien abandonner de leur culture. 


Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001
Bivouacs.

Niger, Aïr, touaregs, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, © Louis Gigout, 2001


Nous nous installons souvent avec eux. Anaïs s'amuse d'apprendre quelques rudiments de l'écriture tifinar. Ainsi, le chamelier écrit-il son nom dans le sable. C'est une écriture qui a quelque chose de très ancien et de cunéiforme, hiéroglyphique. Pourtant, elle n'est pas symbolique, mais phonétique. Aleth parle de justice, François de médecine et Florence de négoce. La question de la place des femmes revient fréquemment. Parfois, à un bivouac, trois ou quatre hommes venus d'on ne sait où dans l'ombre du crépuscule nous rejoignent, s'installent un peu à l'écart, allument leur propre feu. Ils passent la nuit à proximité de notre groupe. Assis à même le sol, ils exposent lentement devant eux, sur une pièce d'étoffe, avec grand soin, le produit de l'artisanat touareg : grigris, croix d'Agadez, colliers, bracelets en argent mélangé serti de bois d'ébène, bagues avec pierre d'ambre ou jaspe rouge, et nous sollicitent. "Juste pour le plaisir des yeux", disent-ils devant notre peu d'enthousiasme. Nous soupçonnons qu'ils sont de mèche avec nos guides mais devant le temps qu'ils y passent, le soin qu'ils mettent à installer leurs étals et l'aspect dérisoire des bénéfices qu'ils sont susceptibles de retirer de ce déploiement, nous finissons par aller les voir et leur acheter une bricole après avoir négocier comme il se doit.


Lorsqu'un journaliste demande à une femme touarègue quels sont les mots qui caractérisent son peuple, elle dit : "Silence, liberté, honneur". Puis elle ajoute : "Sang, famine, détresse".
Maguy Vautier dans son avant-propos à Paroles de Touaregs.



Niger, Aïr, dunes, dromadaire, Touareg, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dromadaire, Touareg, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, dromadaire, Touareg, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, arbre, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, arbre, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, arbre, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, traces, sable, © Louis Gigout, 2001
Traces dans le sable.

Niger, Aïr, traces, sable, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, traces, sable, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, traces, sable, © Louis Gigout, 2001
Dessins façonnés par le vent.

Niger, Aïr, traces, sable, © Louis Gigout, 2001


Beaux paysages contrastés. Montagnes, tas de pierres éboulés, rares bouquets d'acacias et parfois d'étranges forêts de plantes grasses à feuilles larges et gros fruits étranges et obscènes, broutés par les chèvres mais dangereuses pour l'homme. Ces espèces de figuiers laissent suinter, quand on en rond une tige, une laitance blanche et collante. Ce matin, après quatre heures de marche à travers un plateau aride le long duquel s'étale l'immense océan de dunes de l'erg du Ténéré, nous atteignons le cirque formé par l'Adrar Chiriet. La chaîne montagneuse disposées en cercle laisse une brèche par laquelle l'accès est possible à un plateau quasiment fermé. D'étranges zébrures se forment dans le ciel. Cet endroit pourrait aussi bien être le royaume disparu de l'Atlantide recelant le jardin d'Antinéa. On y trouve fréquemment des vestiges, morceaux de poteries gravés de signes, silex taillés en forme de pointe de flèche, fragments de bracelets de pierre. Jean a trouvé un ensemble de pierres à broyer le mil, magnifique, qu'il manipule avec gravité, un respect religieux. Avec une sorte de voluptueuse gravité, il cherche les gestes millénaires. Il ne gardera pas son trésor, se contentant de le photographier avant de le rendre au sable. Aleth se désespère de trouver un fragment de météorite et je n'ai découvert moi-même que des morceaux de minerai de fer et des crottes de dromadaire. Je suis d'ailleurs déçu par celles-ci, qui ne correspondent en rien au magnifique spécimen ramené jadis de Tataouine. Je dois à celui-ci une solide réputation et une certaine gloire, à présent sérieusement menacées. J'ai vérifié l'origine des crottes d'ici. J'ai suivi longuement les animaux. Il n'y a, hélas, aucun doute possible. La crotte exposée chez moi, fût-elle dorée à l'or fin, est un faux !

Le soir, après le pastis, nous prenons un copieux repas de salades de légumes ou de pâtes agrémentées de morceaux d'une viande coriace. Nous passons ensuite quelques heures autour du feu en faisant durer un abominable Nescafé africain. Ce n'est pas parce qu'on s'est levé à 5 heures du matin et qu'on a crapahuté toute la journée qu'on va se coucher comme les poules, à 8 heures du soir. Je raconte quelques anecdotes de voyage. De celles-ci, le hammam de Boukhara, le "niara-niara" du Zaïre, la morsure tunisienne, les chakras à La Havane, en compagnie de Brunhilde sur la route du Tibet, c'est l'histoire du hammam et du délicat pincement d'accueil qui restera dans les mémoires. Il n'y aura jamais, cependant, de vraie discussion. Juste un soir, fut rapidement évoqué, et aussitôt évacué, le thème du tourisme et des cultures locales. Les marches, par ailleurs, donneront lieu à des alliances provisoires et des échanges secrets. La jeune et jolie Anaïs se prête naïvement aux taquineries. J'ai aimé quand elle est venue me rejoindre alors que j'étais assis dans une dune, à me laisser imprégner par l'extraordinaire sensualité des courbes. Mais lorsque je lui ai parlé de ça, elle m'a rétorqué tout de go que je n'étais pas le premier trouver les dunes érotiques. Pas si naïve, l'hirondelle ! 


Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001
Sensualité des dunes.

Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, ciel, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, ciel, © Louis Gigout, 2001


Niger, Aïr, dunes, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, dunes, lune, © Louis Gigout, 2001


Quelques vannes élégantes et bien senties fusent parfois. "Nous t'avons longuement observé, nous nous sommes longuement concertés et nous d'accord là-dessus. Nous aimons vraiment beaucoup la façon que tu as de tourner du cul en marchant !" disent les compères. Elle souffle "Ooooh, vous…" en rougissant, faisant semblant d'être offusquée. Un soir, alors que chacun y était allé de sa petite histoire, elle nous raconta la scène suivante : "C'était alors que j'étais étudiante en Allemagne. Dans une bibliothèque. Il était assez tard et il n'y avait plus personne que moi et un type. Je l'entendais fricoter quelque chose derrière moi. Je me suis retournée. Il était en train de se masturber et il a éjaculé juste à cet instant précis. J'ai aussitôt pensé aux livres, pourvu qu'il ne souille pas les livres ! Puis je me suis enfuie et c'est alors seulement que j'ai réalisé quelque chose. J'ai rougi et j'ai voulu aller l'insulter mais il avait déjà déguerpi !" J'ai remarqué une sorte d'agacement de la part d'Aleth envers Anaïs. Anaïs est légère, naturelle et généreuse. Elle parle avec la spontanéité de son âge alors qu'Aleth, bourgeoise émancipée, libérale et peu bohème, adepte de jogging sur tapis, sans doute féministe de la première heure, est rouée aux subtilités des sentiments comme à celles du langage. Ce qui n'empêche pas qu'elle soit amicale et confiante. Pourtant je suis amusé de détecter chez elle un soupçon de jalousie. Elle revendique sa part de taquineries et de faveurs ! À Anaïs qui se lamentait au sujet de son nez brûlé par le soleil, j'ai dit qu'elle était plus belle de jour en jour. Je n'ai jamais rien dit de tel à Aleth, qui passe beaucoup de temps à sa toilette au réveil, au coucher, et à coiffer devant un miroir ses longs cheveux dorés. Elle s'est perdue, une nuit, pour s'être éloignée du campement. Sans doute profitait-elle de la nuit pour aller déféquer en toute clandestinité. Elle appela longtemps, jusqu'à ce qu'Al Khasoum intervienne. Florence rit beaucoup de toutes ces histoires. C'est une femme nature, sympathique et sans complexes. 


Niger, Aïr, Aleth, © Louis Gigout, 2001
Même dans désert, Aleth ne rigole pas avec la toilette.

Niger, Aïr, traces, © Louis Gigout, 2001

Niger, Aïr, fille, © Louis Gigout, 2001
Jeune fille dans les environs d'Iférouane.

Niger, Aïr, Touareg, © Louis Gigout, 2001


Tout se termine très vite. Trop vite. Après cinq jours de vrai désert, nous reprenons le chemin du retour. Par la même route, ce qui ajoute à ma contrariété. Nous sommes de nouveau à Agadez le lundi 8 janvier dans l'après-midi. Nous nous installons à l'hôtel Telwa au confort médiocre mais acceptable. Aussitôt installé, j'entreprends une toilette approfondie. Au terme d'une semaine dans les dunes, malgré mes théories sur l'hystérie hygiéniste, j'aspire à une douche et des vêtements propres. Puis je rejoins, sur la terrasse, Florence en discussion avec des Nigériens. Il ne me reste que quelques heures pour tenter de retrouver mes hôtes d'il y a dix ans. Je montre mes photos à un des Nigériens.
- C'est monsieur Hada ! s'exclame-t-il aussitôt. Il est juste à côté, à la coopérative des artisans. Je vais te conduire.
Florence veut m'accompagner. Mais alors que nous nous dirigeons vers la sortie, le gérant de l'hôtel nous barre le chemin. Il prétend être garant de notre sécurité et ne veut pas nous laisser partir. Nous pourrions, selon lui, avoir des problèmes, être les victimes des chasse-touristes ! Je lui dis en riant qu'il ne doit pas me prendre pour un gogo et que je le dégage de ses responsabilités à mon égard. Mais voilà notre l'homme qui s'énerve et un groupe se forme autour de nous, chacun se passionnant pour l'affaire et trouvant bon de la ramener. Le ton monte. Florence préfère s'esquiver. Finalement, le gérant nous laisse partir, moi et le Nigérien qui a reconnu Hada. Nous traversons le carrefour où se trouve l'hôtel, suivons un bout d'avenue et arrivons à des locaux où sont installés des artisans forgerons. Ils travaillent exactement comme travaillaient mes hôtes. Assis à même le sol, une petite enclume entre les genoux, des braises dans un pot, un soufflet rudimentaire, marteau et poinçon en main. Je ne reconnais personne. On m'observe avec curiosité. On me fait asseoir. Au bout de quelques minutes, un homme s'avance vers moi, boitant fort et s'aidant lourdement d'une béquille. Il est habillé du costume touareg traditionnel.
- C'est lui, me souffle-t-on avec déférence. Monsieur Hada. Ahmed Hada.
Je lui montre les photos. Il reconnaît tout le monde. Lui. Ses deux frères dont l'un est décédé. Ses enfants. Là fille-là elle est déjà mariée. Ces deux-là sont des cousins. La fille habite toujours à Agadez mais le garçon est à Niamey. Je me souviens de la fille, qui venait me voir sous la tente, qui riait, qui m'apprenait la danse touarègue et qui crachait dans la poussière avec une étonnante précision. J'aimerais la revoir. Quelqu'un présente une chaise à Ahmed. Sa jambe ne lui permet plus de s'asseoir à terre. Il a eu un accident de voiture qui lui a fracassé l'articulation gauche du fémur. Il a d'abord été hospitalisé à Niamey mais la prothèse métallique n'a pas tenu le coup. Il a souffert. Ses amis suisses se sont alors cotisés pour le faire opérer à Lausanne. Maintenant, il va mieux mais il souffre encore. Il est le chef d'une petite équipe de forgerons et vit de ça. Avec trois femmes et une Mercedes, on peut dire qu'il en vit plutôt bien pour la région. Il m'emmène visiter la famille. Il habite maintenant dans les nouveaux quartiers de la ville. Il n'y a pas encore l'électricité. Ce sont, avec quelques pièces supplémentaires, les mêmes habitations que celles que j'avais connues. Mur d'enceinte en banco, cour spacieuse, quelques pièces très simples. Il me présente ses femmes et ses parents. Le vieux père, dans l'ombre d'une pièce, prend mes mains dans les siennes. Le chèche ne laisse voir qu'un regard étincelant. Je sens dans mes mains la force rugueuse du vieillard. Cet instant est un cadeau inestimable, une pure poésie qui s'affranchit du langage, une quintessence d'humanité. La poésie la plus universelle qui soit.  

Malheur, sept fois malheur,
À l'homme qui montre sa bouche,
Sa bouche qui est un puits impur habité
Par le démon de la langue,
Sa bouche qui est sacrée habitée
Par l'ange de la parole.
La loi du voile est mon guide
Sur la route de sable et de pierres
Où chacun passe avec sa caravane.
La loi du voile sombre est pour moi
Plus claire que la lumière,
La loi qui commande de cacher son visage
À la colère, à l'orgueil, à la souffrance,
À l'amour et même à la mort.
Paroles de Touaregs.

Ils parlent entre eux en tamasheq. Une ribambelle d'enfants rieurs tourne autour de nous. Ils me prennent par la main, ne veulent plus me lâcher. Ahmed, les éloigne doucement. Une fille que j'avais prise en photo - elle avait alors une dizaine d'années - est là, le visage toujours aussi expressif et beau. Occupée à des travaux de maroquinerie, un enfant dans les jambes, elle me regarde, amusée.
- Ces enfants sont ma richesse, me dit Ahmed. Quand je serai vieux, ils s'occuperont de moi, comme je m'occupe de mon propre père aujourd'hui, et avant moi mon père de son père.
Avec toute la ribambelle qui courre dans la cour, il ne risque pas de se retrouver à la rue.

Nous allons visiter la maison où je les avais rencontrés. Elle se trouve exactement là où je pensais. De l'autre côté de l'avenue qui conduit à l'aéroport. À la lisière de la ville. La cour est maintenant encombrée de fagots. L'endroit n'est plus habité. Je reconnais parfaitement les lieux. Ce coin, là-bas, c'est là où je pouvais faire ma toilette. La petite pièce où travaillaient Ahmed et ses frères. Nous nous rendons chez une cousine. Peut-être allons-nous voir la fille de la photographie. Elle sait qu'un Blanc est venu par l'avion de mardi dernier avec une photo d'elle. Nous sommes introduits dans une pièce vide par une femme silencieuse. La pièce est étrange. Le sol est intégralement recouvert de tapis. Les murs sont intégralement recouverts de tissus décoratifs soyeux. Un parfum délicat embaume l'atmosphère. Cette pièce, avec son décorum singulier, n'a rien d'un endroit pour vivre. Elle évoque plutôt un lieu de culte. Nous nous trouvons bizarrement assis, tous les trois, à côté l'un de l'autre, regardant le centre vide de la pièce. "Ces étoffes viennent de Libye, m'explique Ahmed. Le parfum de tu sens, c'est un bois de la région que l'on fait brûler." Il m'en fait offrir un petit sachet par la femme silencieuse. Au bout de quelques temps, la fille de la photo ne venant pas, nous partons.

Il est tard. La nuit est tombée. Nous repassons à la maison d'Ahmed. Une de ses femmes nous sert des nouilles. Ahmed n'est pas prodigue de paroles. Sans doute est-ce à cause de son français maladroit. Il m'apprend que le maire d'Agadez est une femme, un paradoxe dans cette ville de culture islamique et touarègue où la polygamie est coutumière. La monogamie a été imposée en Occident par l'Église, non par considération pour les femmes mais par soucis d'ordre. Ce qui n'empêchait nullement une polygamie bourgeoise et hypocrite de se développer en dehors des liens du mariage. Et les femmes d'Ahmed sont certainement plus protégées et respectées que les maîtresses des bourgeois du dix-neuvième siècle.

Plus tard, alors que le silence s'est installé, je manifeste le désir de rentrer à l'hôtel. Ahmed étale un chiffon dans lequel sont enveloppés des bracelets et des colliers. Le commerce reprend le dessus. Je choisis un bracelet.
- Celui-ci est en argent pur, me dit-il. Pas en argent mélangé.
Je regarde longuement le bracelet. Il est très beau.
- Écoute Ahmed, lui dis-je. Je n'ai pas envie de discuter le prix avec toi. Je peux discuter avec les vendeurs dans la rue mais pas avec toi. Tu me dis le prix. Je te paye.
- Deux cents francs, répond-il.
Je lui donne deux cents francs. Il choisit alors une croix d'Agadez en pendentif.
- C'est cadeau pour toi. Elle te protégera.


Niger, Agadez, Ahmed Hadad, © Louis Gigout, 1991
Ahmed en 1991 à Agadez.

Niger, Agadez, Fatima, © Louis Gigout, 1991
Fatima, la fille...


Je rejoins à l'hôtel mes compagnons attablés autour d'un couscous. Plus tard, je les entraîne pour faire un tour dans la ville. Malgré notre agacement devant ses offres de service, un jeune Nigérien nous accompagne. Ces types se débrouillent comme ils peuvent. Ils n'ont pas de travail, rien à faire, bricolent dans le commerce d'artisanat et ravitaillent les vendeurs des circuits de trek à partir des ateliers d'Agadez. Nous allons à une "boite de nuit", c'est-à-dire un lieu entouré de murs avec un orchestre qui joue une sorte de rock touareg. Mais nous n'avons pas la monnaie pour entrer. Ces imbéciles d'organisateurs du voyage ne nous ont même pas donné la possibilité de changer un minimum d'argent. Ce Barney, interface entre les agences parisiennes et les guides locaux, doit être une belle canaille. Je m'en veux d'être passé par eux pour venir ici. Ahmed m'a dit de ne pas m'en faire la prochaine fois et de venir directement chez lui. Il m'arrangera lui-même mon affaire.

Après avoir négocié l'achat de cassettes de musique touarègue, j'invite la petite bande à visiter l'hôtel Sahara comme s'il s'agissait d'un lieu culte ! Le Nigérien qui nous accompagnait n'était pas chaud. "C'est un repère de brigands !", m'avait-il prévenu. "Il y a tous les soirs, là-dedans, de la bagarre." Qu'à cela ne tienne, nous allons y voir. Je reconnais l'endroit, à l'angle de deux rues, avec son enseigne bleue et blanche. À l'intérieur, il y a une cour agréable, mais c'est un boyau obscur qui conduit à des cellules aux murs aveugles. C'est là que j'habitais. Une des Ghanéennes m'avait suivi, un soir, et avait entrepris de réveiller mes sens engourdis. Le patron de l'hôtel nous tombe dessus. C'est un solide gaillard, bagouze et chaîne en or, une sorte de mafioso sicilien version Lagos. Le genre de type imprévisible avec qui il vaut mieux éviter tout commerce. Il braille en anglais que nous sommes les bienvenus et qu'il n'y a pas de problème. Aie ! Nous faisons un tour au bar. J'irais volontiers y boire quelques Flag et je sens que François n'est pas loin de partager ma façon de voir les choses, mais les filles sont fatiguées et veulent rentrer. Alors nous rentrons.

Des bruits de musique nous parviennent parfois de l'échoppe d'un vendeur de cassettes qui se trouve à proximité. Un chien aboie. Les enfants ne jouent plus au baby-foot qui se trouve devant la porte d'entrée de l'hôtel. Les néons éclairent la terrasse où je bois quelques bières avec François. Le froid me gagne. François ne trouve plus rien à dire. Je n'ai pas revu la fille de la photographie. Mon voyage est déjà terminé.

Le retour se fera avec escale à Niamey pour nous permettre de faire le plein de carburant. Partis en retard d'une heure d'Agadez, nous attendrons deux heures supplémentaires sur la piste de Niamey. Nous apprendrons que le commandant de bord est occupé à négocier le prix du carburant. À cause du retard, les autorités aéroportuaires ont doublé le prix préalablement arrêté, lequel paiement s'effectue de main à la main et en liquide. Nous finirons par décoller mais sans savoir à quelles conditions l'autorisation aura été obtenue. Le commandant de bord se contentera de d'évoquer les "difficultés administratives fréquentes dans cette région".

POSTFACE

Lorsque je dînais chez Luc et Gisèle en compagnie de Pierre et de Philippe, et qu'on me demandait comment s'était passé mon voyage dans le désert, je ne sus dire qu'une grande frustration. Un peu comme s'il ne restait rien de ce voyage. Sans ces photos, les quelques bijoux, les pierres et… les crottes de gazelle, je pourrais presque croire que tout ça n'a pas existé. Un mirage, un rêve extrêmement fugace, trop court, trop peu de temps passé dans les dunes, un groupe qui fait barrière à toute tentative d'inscrire le voyage et les rencontres dans l'intimité, l'impression d'avoir été floué, l'envie de ne jamais recommencer ce genre d'expérience. 







20 janvier 2001